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L’atelier, ce samedi, bruissait de multiples sonorités :
d’abord, assez tôt l’allumage du poêle à bois
et le crépitement des bûches.
Ensuite avec l’arrivée de ma collègue graphiste
une discussion impromptue sur les derniers
préparatifs de la forme à imprimer.
Puis, à l’arrivée des premières Imprimeures
l’ impression des premières affiches,
avec les rires et les exclamations
Aux sonorités se mêlent ensuite
les odeurs d’encre, le bruissement
des rouleaux, les interrogations et les conseils !
On a fini dans le temps qu’on s’était
imparti, avec la quantité retenue pour
cette première journée d’impression.
Le soir, les claies de séchage étaient
chargées de quatre vingt exemplaires.
Il en faut encore quatre vingt dix et
ce sera bon, pour le premier
passage : car on a décidé d’imprimer
une jolie frise d’étoiles dorées
sur les bandeaux rouges !
Les objets du quotidien
qui nous entourent
perdent tout doucement
jusqu’à leur identité.
On passe près d’eux sans un regard
on ne les voit même plus.
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Sauf qu’à un moment,
ils surgissent, imprévus, inattendus,
et on les regarde enfin !
Ce qui m’est arrivé avec le vieux
vélo de l’atelier, et son pédalier.
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J’ai pris une conscience aiguë
de leur existence réelle et
alors, je les regarde :
Et les outils du jardin,
accrochés n’importe comment
sous le hangar, prennent soudain
une existence insoupçonnée.
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Je les photographie, les dessine,
les grave et les imprime dans une
sorte de frénésie extatique !
Et les voici : une linogravure
de 26/36 tirée sur papier
écru 180g de 40/50 !
Il y a des fois, comme ça on est archi-débordé, et on n’en a pas encore assez ! Ce qui m’arrive en ce moment, je n’ai pas de temps, alors la création s’installe dans la tête, le coeur, les mains, et rien à faire, il faut y passer.
Alors tant pis pour l’herbe qui pousse trop vite, la haie qui est presque bonne à tailler, le bois qui encombre et qu’il faut couper d’urgence, j’ai un aigle dans la tête, et qui veut sortir !
Donc, dessins, gomme, crayon, papier, vite vite ça vient ! Je veux un aigle resplendissant, bourré de couleurs chaudes, des rouges, oranges, ors, noirs, dans un ciel de soir, bleu, rose, or !
Et ça tourne, retourne, m’emporte, m’arrête, et repart : comment cela va-t-il finir ? C’est-à-dire comment vais-je faire ? Faire, faire, faire ?
Comme souvent la solution bondit hors du lit au petit matin : la scie à chantourner, celle qui a une lame de 1 mm, qui tourne sur elle-même, et qui découpera l’aigle, les plumes, et le bec !
Je perce un trou minuscule, y passe la petite lame de scie, et dans la plus forte concentration, je pars à l’aventure de la découpe, là ou rien ne doit faiblir, lâcher, dérailler. Et ça marche, l’aigle s’extrait de son ciel sans souci.
Tout ça parce que l’aigle aura du blanc sur un ciel bleu-rose-or : et donc je ne peux pas imprimer sur un ciel uniformément coloré. Comme tout va bien, j’ajoute un paysage de montagnes dans le lointain, et un soleil couchant. Je grave l’aigle un petit peu aussi, parce que quand même, c’est de la linogravure !
J’ai en tête les couleurs, et demain, c’est sûr je passe à l’impression !
Une frontière,
un pont,
des enfants,
et Hop-la !
y en a plus !
on peut rêver …
Voilà,
ma petite dernière
une lino,
avec 10 plaques
et une frise
au format inhabituel
de 25/60
en deux couleurs
sur Canson 180g,
dans ma série
des ponts,
qui franchissent,
qui relient,
qui font
rêver !
Florilège des remarques
gentilles, sarcastiques, ironiques,
à propos de l’art et de la linogravure
« Ben vous alors, on peut dire que vous aimez les ponts !»
(pour une exposition consacrée aux ponts de Loire)
« Bé-hé qu’est-ce que c’est-y que c’t-engin là ? »
(arrêté devant une presse typo)
« Faut bien l’avouer quand même, c’est beau …»
(en sortant d’une salle d’expo)
« Le lino, c’est pas ce qu’on met par terre quand même ? »
(riant nerveusement après une explication)
« Mais, artiste c’est pas un métier, hein? »
(lors d’une discussion sur les artistes en général)
« Y a pas assez de couleurs, c’est pas d’ la peinture ! »
(en aparté avec sa voisine)
« Et … combien d’temps qu’y faut pour faire ça ? »
(l’oeil inquisiteur)
« Ben … ça vous occupe alors »
(rassuré)
« Mais alors, faut dessiner ? »
(déçu, pas trop content)
« Vous savez, avec une défonceuse, ou une petite fraiseuse ça irait beaucoup plus vite! »
(sourcils froncés du bricoleur)
« C’est pas ce qu’on faisait à l’école-primaire autrefois ? »
(regard très-très sévère, voire négatif)
« Mais oui, mais oui, je connais tu sais ! »
(à sa compagne intéressée, monsieur je sais tout)
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Ma préférée, mais il s’agit d’une remarque d’un très jeune enfant lors d’une mini résidence en école, les enfants dessinaient des animaux et des personnages, et moi je les gravais et dessinais la forêt :
« Hé Jean Pierre, comment tu le sais alors ? »
« Comment je sais ? … heu, j’ai appris à graver … »
« Non-non, pas ça … »
« Quoi, alors ? »
« Comment tu le sais qu’il y a des animaux et des arbres dans le lino ? »
J’étais heureux que ça m’arrive ! J’avais lu qu’un jour, un enfant avait interpellé un sculpteur qui travaillait un bloc de pierre en lui demandant comment il savait qu’il y avait un cheval la dedans !
Et voilà, la véritable question pour un enfant n’est pas la technique, elle touche à la création, à la démarche qui nous fait partir de là pour arriver ici !
Dans le lino, il y a plein de choses, il suffit de savoir les chercher !
Dans ma série des ponts, j’ai en tête depuis plusieurs mois l’idée d’une fille dans l’espace qui joue à saute planètes ! Seulement, voilà, de l’idée à la réalisation, il y a un monde, et même un univers, non ?
Alors, ça traîne, gentiment, parfois moins, et peut aussi aller définitivement à la poubelle.
Pour moi, l’oeuvre n’existe que lorsqu’elle se réalise pratiquement, avant, on est dans l’espace de tous les possibles, immense et néant tout à la fois !
Initialement, ma fille dans l’espace était nue, les planètes bleues, et le fond noir. Je la voyais en plongée, un peu comme on voit les insectes sur le sable de la plage !
Et le jour de l’action, elle se retrouve en body, sportive, enjambant les planètes, elle même en dégradé de bleus, sur un fond blanc.
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C’est pour moi la magie de la création : à ce moment-là précisément, toutes les autres possibilités sont anéanties par l’émergence de la solution !
Pour compliquer un peu les choses, je change de lino : un matériau nouveau, en dalles de 50/50, parfaitement naturel. Alors, « pour voir » je réalise un extrait de ma gravure : je dessine et grave rapidement une fille qui court, et l’imprime : elle me plaît bien, le rendu sur le papier est super, et le lino se grave bien.
Alors, passage à l’acte, et je décide au dernier moment de graver les planètes « à part » de façon à les placer différemment. J’imprime en dégradé de bleu, puis la deuxième série en bleu et or.
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Après avoir bien gravé, et durement, le chêne de mon phoenix, je repars dans la miniature ! Ici, ils construisent des éoliennes, sur les hauteurs, évidemment. Un bon sujet, surtout que le premier jour, le vent a bien soufflé pour les accueillir. Alors, l’inspiration est venue, forcément. Et dans un grand brassage d’air, elles furent pour moi – dès cet instant – ses filles : » les filles du vent ».
Et dans le même temps, mes petites filles sont folles de balançoire. Elles volent dans l’air, accrochées au ciel. Alors par un étrange effet de mon imagination et du vent qui soufflait sur celles-ci, les éoliennes sont devenues vivantes, leurs pales gigantesques devenant les filles sur leurs petits sièges.
J’ai dessiné, dessiné, croqué, pris des photos, pour finalement tout séparer, comme les bâtisseurs qui assemblent les éléments épars. J’ai gravé trois filles séparément, et les cordes qui symbolisent les pales sont devenues des lignes de texte, et comme c’était trop rigide à mon goût, j’ai fabriqué des guide-lignes courbes !
Sur le lit de la presse, ce fut une autre histoire, les filles sont dans des petits carrés, qu’il a fallu orienter, les guide-lignes courbes devaient suivre le mouvement, et il manquait le mât. Je l’ai gravé léger, il fut le seul à être parallèle aux bords.
Finalement après beaucoup de tâtonnements, ça marche, c’est très loin de ce que j’imaginais au début, mais c’est tout le temps comme ça, mes créations m’échappent, et je laisse faire !
Le vent s’est mis à souffler vraiment très fort, un matin. Le Dieu des Vents avait senti que ses enfants, les petites éoliennes arrivaient dans les parages ! Pour moi qui les attends depuis longtemps, voilà un prochain thème de gravures : avec le Maître des Vents, je sens que je vais m’entendre.
Ici, dans le froid, ou la pluie, ou le soleil, ou le vent, l’atelier même un peu froid reste très accueillant. Pour moi, car le prochain stage est dans un mois. Je me suis déplacé dans un lycée professionnel, présenter mon activité, et donner aux élèves de quoi graver de petits tampons sur le thème des végétaux.
J’ai aussi continué à travailler sur mon expo personnelle de l’été : des ponts dans tous leurs états ! Et comme la prochaine expo de « Complicité d’Artistes » le collectif d’artistes auquel j’appartiens est pour bientôt, j’ai réalisé l’affiche en commun avec ma disciple préférée.
Le temps est humide, le papier est nouveau, l’encre un peu trop grasse, résultat, lesdites affiches ont mis 9 jours à sécher ! Vive le séchoir à linge de la maison ! Et comme l’année démarre très fort, j’expose des travaux de jeunes stagiaires à la bibliothèque Des Touches la semaine prochaine, pour le festival Polyglotte qui lui a pour thème « Rêvez Jeunesse » !