Mes réflexions sur la linogravure

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Lorsque je suis venu à la linogravure, je ne m’attendais pas à ce qu’elle prenne autant de place dans mon existence. J’ai appris à graver le bois dans ma jeunesse, parce que je crois, j’alliais le matériau bois au dessin. Je dessine depuis l’enfance, et sans complexes, ce qui me sauve encore aujourd’hui de l’appréhension du regard de l’autre. Non que j’y sois indifférent, mais je l’accepte. Donc, dessin plus bois, j’étais déjà bien content. Mon père, mon grand père, et les autres de la tribu ont passé leur vie à travailler le bois, le sciant, le sculptant, le polissant,c’est le métier de la famille depuis plusieurs générations. Cet atavisme s’est emparé de moi, je m’y suis glissé sans souci. Le bois mérite qu’on l’accepte dans toute sa splendeur et toutes ses contraintes, et elles sont nombreuses. Il nécessite un apprentissage et un apprivoisement. Et pour moi, la technique « bois » me retient parfois dans la création : les « il faut » et les « tu dois » m’ont trop souvent été rabâchés à mes oreilles d’enfants pour qu’aujourd’hui je les oublie. Alors quand le lino est arrivé, par hasard, sans préparation, j’ai redécouvert le plaisir de graver : pas de contrainte de fil, de séchage, de dureté, de noeuds, de voilage, un matériau aussi neutre qu’une feuille de papier, une toile tendue sur un châssis, permettant à la création de s’épanouir tranquille !
 Et curieusement ce qui auparavant était accessoire, puisqu’il fallait dompter le matériau s’est soudainement développé : l’encrage, l’impression, le papier : tout devenait important. Avec la lino, le cheminement créatif s’amplifie après l’acte de graver proprement dit : le choix des encres, les mélanges, l’onctuosité, le choix du rouleau, sa souplesse, sa dureté, l’encrage de la matrice, le choix du papier, son grammage, sa couleur, le choix de l’humidifier ou non, le passage sous la presse, le choix de la pression, l’appréciation de chaque surface encrée, tout devient gravure ! J’ai travaillé le bois professionnellement pendant presque 20 ans, j’ai enseigné pendant plus de 10 ans, j’ai été artisan d’art, j’ai fait de la toute petite série, et je retrouve tout cela mélangé dans la lino : le matériau est gravé, coupé, scié, mis à hauteur, et les gravures sont éditées en toute petite série, puisque le procédé est depuis tout temps lié au multiple. J’ouvre mon atelier à celles et ceux qui veulent graver ensemble, et je retrouve le plaisir d’enseigner, de sortir de l’intimité de la création pour m’ouvrir aux autres, ce qui me parait indissolublement lié au métier d’artiste. Je trouve ici, comme dans l’acte de graver, la parenté avec les artistes du passé, utilisant la même technique, et la transmettant à leurs disciples.
 Je n’ai pas encore parlé du dessin, pourtant bien la base de tout ce qui suis. J’ai l’habitude de dessiner, redessiner, gommer, couper, photographier mes dessins, et déjà, sur le papier, marquer les blancs et les noirs. La gravure en relief, que ce soit sur bois, lino, plomb ou tout autre matériau qui accepte de se laisser graver, c’est ôter le blanc et laisser en réserve ce qui doit être imprimé. Pour simplifier on enlève ce qui est blanc et on laisse ce qui est noir. Donc, pour avoir un trait noir, il faut deux entailles de part et d’autre du trait. Pour avoir un aplat noir, on l’entoure de blanc, qui est ce qu’on enlève. Le dessin initial, l’ébauche, l’idée de départ se modifie dès lors qu’on veut graver : qui est blanc, qui est noir, qui est trait, qui est aplat : formidable enjeu. C’est peut-être dans la création de la gravure ce qu’il y a de plus intéressant : ici les jeux se font ! J’aime cet instant subtil où rien n’est encore décidé, où tout devient possible, équilibre instable entre ce qui est désiré et ce qui adviendra : un peu comme une rencontre avec l’autre : on ne sait pas encore, et les choix successifs en interdiront mille autres : aspect démiurgique de la création…Pourtant, je ne sacralise pas ces instants, je crayonne au stylobille sur des feuilles de brouillon éparses, les coupe, les colle, les scotche, les arrache ! Heureusement l’appareil photo est là, et depuis peu je photographie quelques étapes de la création, ce qui me permet de revenir en arrière quand la voie choisie ne me plaît plus ! ou inversement m’assurer que la voie sur laquelle je suis est bien celle que je désire.
Je retrouve là le même plaisir que dans l’écriture, et la même sensation : puisque cela se fait maintenant, ce ne sera pas comme si je l’avais fait hier, ou le ferai demain : plaisir intense de l’instant créatif : ici et maintenant, quelque chose comme le bonheur ! Et depuis peu je prends une conscience aiguë du travail de graveur : en réalité, on ne travaille pas ce que l’on veut voir, mais le vide entre les choses ! Ce qui finalement change complètement la façon de les voir, ces choses : vous savez, un peu comme les deux visages symétriques qui se regardant laissent entre eux la vision d’un vase. Et dans la gravure c’est vraiment le vide entre les choses qui les définit : dans le dessin on pose le trait, dans la gravure on enlève de chaque coté. Alors on n’a plus la conscience des choses habituelles, mais de ce qui se trouve entre elles, et donc une vision du monde nouvelle : c’est ce qui n’est pas qui définit ce qui est, alors c’est le moment de philosopher et de s’interroger sur l’existence, sur ce qui est, ce qui advient, le jour et la nuit, le blanc et le noir, bref, la vie!

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